Une poétique du gouffre
Sur Baudelaire et l'expérience du gouffre de Benjamin Fondane. Actes du colloque de Cosenza 30 septembre/1-2 octobre 1999

A cura di Monique Jutrin, Gisèle Vanhese

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Collana: Varia
2003, pp 330
Rubbettino Editore, Fuori Catalogo
isbn: 8849805357
Benjamin Fondane (1898-1944) apparaît de plus en plus comme un homme de la modernité, dont il a su capter très à l’avance les hantises, les fascinations et les apories. Le choix de Baudelaire et l’expérience du gouffre (livre-testament, puisque Fondane sera déporté et assassiné avant de le terminer) visait à mieux connaître sa démarche critique. Se situant au point instable où la critique croise la poésie et la philosophie, sa réflexion sur l’auteur des Fleurs du Mal est encore aujourd’hui essentielle pour pénétrer dans l’univers baudelairien et ses énigmes. Sa lecture, fondée sur la “pensée de participation” qu’il développe dans le Faux Traité d’esthétique, tente d’éclairer ce poète pour qui, reconnaît Yves Bonnefoy, “la vérité de parole est directement issue de cette rencontre, pour la première fois dans nos lettres consciente et nue, du corps blessé et du langage immortel”1. Alliage obscur dont Fondane a voulu, à son tour, percer le secret. La modernité herméneutique de Fondane se révèle aussi dans une constante interrogation éthique sur la poésie. Si pour Yves Bonnefoy, la poésie coïncide avec un geste d’hospitalité, “comme on offre un verre d’eau, à des arrivants inconnus [...] au désert”2, eau que les assoiffés du temps de la détresse boivent avidement, le dire poétique se situe, pour Fondane, à un autre niveau. Comme chez Paul Celan le poème se veut “une forme d’apparition du langage, et par là d’essence dialogique”3. C’est ce même dialogue entre les langues, les cultures et les savoirs que Fondane, parti de sa Roumanie natale pour s’établir définitivement en France, a poursuivi toute sa vie durant. Et il était pour nous naturel que ce colloque se déroule dans un lieu offrant autant de richesses culturelles que la Calabre. La Calabre, dont Yves Bonnefoy affirme qu’elle “touche au monde hellénique par le paysage autant que l’histoire” et où se concilient “deux des voix primordiales dans la grande réclamation que la parole a fait retentir sur la terre : l’une disant, en somme, la forme, sa capacité organisatrice, sa richesse morale [...] autant que sa promesse métaphysique” – la voix grecque – et “l’autre sachant le contenu d’images irréductibles, de désirs, de passions étranges, d’extases aussi, que la chair et le sang ne cessent de faire naître”4 – la voix latine dont l’italien est l’héritier direct. Après une première séance à l’Université de Calabre, le colloque s’est poursuivi en fait au coeur de la Sila grecque, dans le monastère uniate de San Cosmo Albanese. Soulignons enfin que le hasard des dates a fait que nous nous sommes réunis le 2 octobre, exactement jour pour jour, cinquante-cinq ans après la mort de Fondane à Auschwitz. Que ce soit ainsi encore une fois une façon de rappeler non seulement son oeuvre, mais aussi son destin et – comme il l’écrit lui-même dans un poème tragique – “son visage d’homme tout simplement”5. A la fin de cette brève introduction, nous voulons exprimer notre gratitude à tous ceux et celles qui nous ont aidée pour la réalisation de ce colloque, Franco Altimari, Maria-Teresa Zanola, Eva Catizone, Valeria Vaccaro et tant d’autres collègues et amis qui ont soutenu cette initiative. Nos remerciements vont en particulier à Monique Jutrin, qui nous a encouragée par son enthousiasme et ses conseils éclairés dès le début de cette entreprise, et à la Société Benjamin Fondane, dont elle est la présidente. Nous pensons à l’aide précieuse d’Olivier Salazar-Ferrer pour la mise en page de ces Actes, à Elisabeth Stambor et à Yannick Preumont pour l’établissement du texte, ainsi qu’au soutien octroyé par le Département de Linguistique de l’Université de Calabre. Nous remercions aussi la mairie de San Cosmo Albanese et la Coopérative ONLUS, dont le Président Giovanni Macrì nous a chaleureusement accueillis. Gisèle Vanhese “Briser le cercle enchanté de l’art pour aller au-delà” Le projet de Gisèle Vanhese répondait à l’un de mes désirs les plus chers: celui de réunir une équipe de chercheurs autour de cet ouvrage que Fondane n’a cessé de remanier durant les années de guerre. La paix d’un monastère de Calabre nous permettrait-elle d’éclairer la nature du “gouffre”? Trois journées de débats n’ont pu épuiser les multiples questions soulevées, mais nous ne pourrons relire ce Baudelaire sans évoquer la luminosité des collines entourant San Cosmo. Relire le Baudelaire de Fondane en 1999, c’est se demander, 50 ans après sa publication, si ce livre tient toujours la route; s’interroger sur la nature complexe de cet ouvrage: autoportrait spirituel, somme esthétique et philosophique? Il importait d’abord de situer cet essai par rapport à la “pensée de participation”, que Fondane développe à partir de la Conscience malheureuse et du Faux Traité d’esthétique. Assurément, il ne s’agit pas d’un ouvrage de “critique littéraire”, étant donné qu’il refuse de prendre l’art pour “objet”. C’est ce que démontrent les exposés de Monique Jutrin et de Chantal Chevallier. Mircea Martin adopte la même optique, affirmant que “ce n’est pas l’expérience artistique de Baudelaire qui retient l’attention de Fondane, mais son expérience existentielle”. Et d’ajouter que la poésie est “un exercice spirituel déguisé”. Un certain nombre d’exposés tournent autour de la “la pensée du gouffre”. Selon Michaël Finkenthal, le gouffre, coincidentia oppositorum, actualise simultanément deux pôles opposés, constituant une catégorie nouvelle par laquelle une transcendance entre dans l’immanent. Pour Olivier Salazar-Ferrer, le concept de gouffre rassemble deux aspects complémentaires de l’ontologie de Fondane: l’un négatif, le vide créé par la disparition du tissu rationnel cognitif, éthique ou esthétique, et l’autre positif, qui est la plénitude de l’existant ainsi dévoilée. Eric Freedman a tenté d’établir une distinction entre les concepts de “vide”, de “néant”, d’ “abîme” et de “rien”, tout en se référant à la pensée grecque et à la pensée juive, en particulier à la Kabbale, évoquée dans l’oeuvre de Fondane à la fois dans Rimbaud le Voyou et dans l’Exode. Ricardo Nirenberg s’est lui aussi référé à la Kabbale, à la pensée gnostique, pour tenter d’approcher le “gouffre” de Fondane, considéré comme un “topos mystique”. Pour sa part, Nicole Hatem, qui a entrepris une vaste étude autour de Fondane et Kierkegaard, a insisté sur les similitudes existant entre les deux penseurs, en analysant les catégories du “démoniaque”, de “l’exception” et du “secret”. Les rapports entre éthique et esthétique ont préoccupé certains intervenants. Ramona Fotiade explore la relation entre l’éthique et la finitude dans la pensée de Benjamin Fondane. A partir de l’analyse d’un passage de Kafka cité dans Baudelaire et l’expérience du gouffre, elle éclaire l’élaboration d’une pensée du dépassement de l’éthique chez Fondane, dans son rapport à la conception du temps et l’idée du bien chez Chestov, à la lumière de la philosophie contemporaine de l’argumentation. Dominique Guedj, pour sa part, voit dans le malheur et la tragédie les conditions d’accès à la poésie véritable. Ce malheur apparaît sous des faces multiples: malheur de l’individu soumis à la Nécessité, malheur immémorial du Juif traqué par l’Histoire, et enfin “malheur vague”, forme moderne et sans transcendance religieuse. Claire Gruson a pris pour objet de réflexion une citation du chapitre XXII, consacré à Dante: “Sentir ou penser la pitié”. Pour redéfinir la notion de “pitié” chez Fondane, elle s’appuie sur le texte de Dante et sur les poèmes en prose de Baudelaire. Quant à Piero Boitani, il se livre à une subtile analyse mythique, et compare la structure de l’Enfer de Dante à celle de Baudelaire et l’expérience du gouffre, y décelant une incarnation moderne d’Ulysse. Luciano Stecca s’est intéressé à la présence du XVIIe siècle français dans le Baudelaire: le classicisme français oppose la notion de mesure, de raison, à celle d’infini et d’excès. Pour Gisèle Vanhese, l’expérience poétique constitue un sujet de réflexion qui étudie les convergences et les différences existant entre Baudelaire et l’expérience du gouffre et les essais qu’Yves Bonnefoy a composés sur le même poète à partir de 1959. Une lecture philologique dégage la dette de Bonnefoy vis-à-vis de Fondane, en particulier en ce qui concerne la poétique du risque et celle du sacrifice. Pour Jad Hatem, à travers les interrogations de Baudelaire se ferait jour une fondation du sujet par lui-même, laquelle dévoilerait un principe fondateur de nature théologique. Cette approche souligne les affinités de la philosophie existentielle de Fondane avec la phénoménologie matérielle de Michel Henry. Quant à Mario Iazzolino, il se penche sur le discours fondanien portant sur la poésie, se référant à Marcel Raymond, à Leopardi, à Valéry, et il conclut en développant la “pensée religieuse” de Fondane. D’autres approches sont philologiques. Maria-Teresa Zanola étudie l’emploi argumentatif du nom, montrant que le nom en vient à signifier davantage qu’il ne le peut normalement, réactualisant un sens suspendu, révélant des potentialités sémantiques insoupçonnées. Marilia Marchetti analyse les procédés rhétoriques de l’ironie, que Fondane manie avec dextérité à tous les niveaux du texte. Eva Catizone examine l’intertextualité philosophique et littéraire, synchronique et diachronique, dans le Baudelaire: diachronique comme Dante cité à travers Baudelaire, synchronique comme Kafka et l’absurde. Valeria Vaccaro de son côté s’arrête sur l’emploi des emprunts linguistiques dans la prose de Fondane et sur leur fonction dans son écriture. Enfin, Olivier Salazar-Ferrer examine la réception du Baudelaire de Fondane et le situe dans le contexte des études baudelairiennes de l’après-guerre. Si ce colloque a permis de poser les questions essentielles suscitées par la lecture de Baudelaire et l’expérience du gouffre, il nous a fait prendre conscience des questions restées ouvertes. Ce qui fait cruellement défaut, c’est l’existence d’une édition critique, comportant un examen du tapuscrit, confronté aux versions publiées dans les revues, aux carnets de travail et aux brouillons. Monique Jutrin